Anna Sorokin, dite Anna Delvey
Le cas le plus discuté de la décennie, et le plus ambigu. Il sert ici à une chose : montrer où passe la ligne entre le mensonge pour exister et le mensonge pour prendre.
Un avertissement qui compte. Aucune des personnes citées ici n'a reçu, à notre connaissance, de diagnostic public de mythomanie, qui de toute façon n'existe pas officiellement. Ces cas sont étudiés parce qu'ils illustrent des mécanismes, pas parce qu'ils seraient représentatifs : la quasi-totalité des personnes concernées ne commettent ni crime ni escroquerie. Elles font du mal à leur entourage et à elles-mêmes, et c'est déjà assez.
Les faits
Anna Sorokin, née en Russie en 1991 et élevée en Allemagne, s'installe à New York en 2013 sous le nom d'Anna Delvey. Elle se présente comme une héritière allemande disposant d'une fortune de 60 millions d'euros (les chiffres varient selon les sources), fréquente les hôtels, les galeries et les cercles d'art, et projette une fondation dans un immeuble de Park Avenue. Pendant dix mois, en 2016 et 2017, elle laisse des notes d'hôtel impayées, emprunte à des amis, tente d'obtenir un prêt de 22 millions de dollars sur de faux documents. Le total retenu par la justice : environ 275 000 dollars extorqués. Condamnée en 2019 à une peine de 4 à 12 ans et à près de 200 000 dollars de restitution, elle est libérée en 2021 puis placée en détention par les services d'immigration, et vit depuis sous assignation. La série Inventing Anna (Netflix, 2022) a fait d'elle une figure ambivalente, presque admirée.
Ce qui relève de l'escroquerie
L'essentiel. Les faux relevés bancaires, la demande de prêt, les chèques sans provision : des actes ciblés, avec un bénéfice clair. La justice a tranché sur ce point, et rien dans son comportement face aux preuves (négociation, mise en scène, pas de honte) ne ressemble à la détresse que décrivent les personnes mythomanes. Sorokin a déclaré ne rien regretter.
Ce qui pourrait relever de la mythomanie
L'ampleur et la durée du personnage, bien au-delà de ce qu'exigeait l'escroquerie. Une escroc rationnelle aurait pris l'argent et disparu ; Sorokin a habité son personnage pendant des années, y compris quand il ne rapportait rien, et semble y tenir encore. C'est ce mélange qui fascine : un mensonge qui a commencé comme un outil et qui est devenu une identité. Sans évaluation clinique, personne ne peut dire où l'un s'arrête et où l'autre commence. Et c'est précisément la leçon.
La leçon pour les proches
Beaucoup de conjoints et de parents se demandent : « est-ce qu'il est malade ou est-ce qu'il profite ? » La réponse est souvent : les deux, dans des proportions qu'on ne peut pas mesurer de l'extérieur. Le cas Sorokin montre qu'on peut mentir par compulsion identitaire et en tirer profit. Pour vous, la conséquence est simple : la question du diagnostic ne remplace pas celle de vos limites. Que la personne soit « malade » ou non, l'argent prêté ne revient pas, et vous pouvez cesser d'en prêter.
La série Netflix est une bonne série et une mauvaise source : elle romantise, invente des dialogues et fait de la frontière entre mensonge et ambition une question de style. Ce n'en est pas une.