Mythomane, menteur, manipulateur : qui est qui ?
« Mon ex est un mythomane pervers narcissique » : on lit cette phrase partout. Elle mélange trois choses différentes, et la confusion coûte cher, parce que la bonne réaction n'est pas la même.
Le tableau
| Profil | Pourquoi il ment | Face à la preuve | Ce qu'il ressent | Statut clinique |
|---|---|---|---|---|
| Menteur ordinaire | Éviter un conflit, protéger quelqu'un, se simplifier la vie | Admet, s'excuse ou minimise | Gêne passagère | Aucun : c'est universel (1 à 2 mensonges par jour) |
| Menteur prolifique | Habitude, facilité, avantage social | Admet ou esquive, sans grande détresse | Peu de gêne | Aucun : environ 10 % de la population |
| Mythomane | Exister, se refaçonner, être aimé ; compulsion | Reconnaît, souvent avec honte, puis ment à nouveau | Détresse, honte, échecs répétés pour arrêter | Pas de diagnostic officiel ; critères de recherche depuis 2020 |
| Manipulateur, pervers narcissique | Dominer, contrôler, obtenir ; stratégie | Nie, retourne l'accusation, vous fait douter (gaslighting) | Pas de culpabilité apparente | Pas de diagnostic « pervers narcissique » ; traits de la personnalité narcissique ou antisociale |
| Escroc, imposteur | Gagner de l'argent, un statut, un accès | Fuit ou négocie | Calcul | Question judiciaire, pas clinique (sauf mixte) |
| Personne qui confabule | Ne ment pas : comble des trous de mémoire | Maintient sans le savoir | Aucune intention | Neurologique (Korsakoff, lésions frontales) |
| Personne délirante | Ne ment pas : est convaincue | Maintient contre toute preuve | Conviction | Psychiatrique (trouble délirant, psychose) |
| Trouble factice (Münchhausen) | Occuper le rôle de malade | Variable, souvent nie | Besoin de soins et d'attention | Diagnostic DSM-5-TR |
| Simulateur | Obtenir un bénéfice externe (arrêt, indemnité) | Abandonne quand le bénéfice disparaît | Calcul | Pas un trouble |
Mythomane ou manipulateur : la différence qui change tout
C'est la confusion la plus fréquente et la plus lourde de conséquences. Le manipulateur ment pour quelque chose : prendre le contrôle, isoler, obtenir. Ses mensonges sont ciblés, cohérents, au service d'une stratégie. Confronté, il nie, attaque, ou vous fait douter de votre mémoire (« tu inventes », « je n'ai jamais dit ça »). Il ne souffre pas de mentir.
Le mythomane ment au lieu de quelque chose : au lieu de supporter l'image qu'il a de lui. Ses mensonges sont souvent incohérents entre eux, gratuits, parfois à son propre détriment (une patiente décrite en 2022 s'est inventé une tentative de meurtre qui la dévalorisait). Confronté, il reconnaît, a honte, promet, recommence. Hart et Curtis insistent : le mensonge pathologique est souvent ego-dystonique, c'est-à-dire vécu comme étranger à soi et pénible, ce qui est l'inverse de la psychopathie.
Les deux peuvent coexister chez une même personne. Mais ce n'est pas la règle, et ce n'est pas parce que quelqu'un ment beaucoup qu'il est un pervers narcissique.
Pourquoi c'est important. Face à un manipulateur, la consigne est de se protéger, couper, documenter. Face à un mythomane, la même attitude est possible mais pas obligatoire : la personne est souvent accessible à l'aide, et la relation peut survivre si le problème est reconnu. Mal identifier, c'est soit rester sous emprise en croyant aider un malade, soit quitter quelqu'un qu'on aurait pu accompagner.
Mythomane ou escroc
« L'escroc ment pour voler, le mythomane ment pour exister. » La formule est juste, à un détail près : les cas célèbres sont souvent mixtes. Jean-Claude Romand a vécu 18 ans en faux médecin (mythomanie) et a vidé les comptes de ses proches pour financer la fiction (escroquerie). Anna Sorokin a inventé une fortune (mythomanie possible) et extorqué 275 000 dollars (escroquerie). Le droit ne s'intéresse qu'à la seconde partie. La page sur les cas célèbres démêle ces situations.
Mythomanie et troubles de la personnalité
Le mensonge est un critère diagnostique de la personnalité antisociale, et il est fréquent dans les personnalités borderline, histrionique et narcissique. Beaucoup de cliniciens en concluaient que la mythomanie n'était qu'un symptôme. Deux données récentes nuancent : dans l'étude de 2020, les menteurs pathologiques n'avaient pas plus de diagnostics psychiatriques que les autres participants ; dans l'étude sur les adolescents de 2025, le profil de mensonge pathologique était distinct du trouble des conduites et des traits antisociaux. La mythomanie peut accompagner un trouble de la personnalité. Elle peut aussi exister seule.
Mythomanie et syndrome de Münchhausen
Dupré incluait déjà dans sa définition le fait « d'imiter des états organiques anormaux ». Le trouble factice (dont le syndrome de Münchhausen est la forme sévère) consiste à fabriquer des symptômes pour occuper le rôle de malade. Le recouvrement avec la mythomanie est fréquent et documenté (JAAPL, 2020). La différence : le trouble factice est un diagnostic officiel et porte sur la maladie ; la mythomanie porte sur tout.
Pour aller plus loin
Sources
- Curtis D. A., Hart C. L. (2020). Pathological Lying: Theoretical and Empirical Support for a Diagnostic Entity. Psychiatric Research and Clinical Practice.
- Curtis D. A., Hart C. L., Talwar V. (2025). Executive Functioning and Pathological Lying in Adolescence. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment.
- Curtis D. A., Hart C. L. (2022). Pathological Lying: Theory, Research, and Practice. American Psychological Association.
- Dike C. C., Baranoski M., Griffith E. E. (2005). Pathological Lying Revisited. Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law.
- Dupré E. (1905). La mythomanie. Étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides. Persée.