Mon enfant invente : normal ou inquiétant ?
La mythomanie commence presque toujours à l'adolescence. C'est donc là qu'on peut agir le plus tôt, à condition de ne pas confondre imagination, mensonge d'adolescent et mensonge qui déborde.
Le mensonge fait partie du développement
Entre 2 et 4 ans, l'enfant découvre qu'il peut dire quelque chose de faux et que l'autre ne le sait pas. C'est une étape cognitive majeure, liée à ce que les psychologues appellent la théorie de l'esprit. Entre 4 et 8 ans, le mensonge se perfectionne ; les histoires inventées, les amis imaginaires, les exploits embellis sont normaux. Vers 8 à 10 ans, la plupart des enfants distinguent clairement le vrai du faux et mentent surtout pour éviter une punition ou protéger quelqu'un. L'adolescence ajoute le mensonge d'autonomie : cacher une sortie, une relation, une note. Tout cela est attendu.
Ce qui doit alerter
Ce n'est pas un mensonge, même gros. C'est un schéma. Les critères de la recherche, appliqués à l'adolescent, se traduisent ainsi :
- Les mensonges sont fréquents (plusieurs par jour), y compris sur des choses sans enjeu.
- Ils construisent une réalité parallèle : une maladie, un exploit, une relation, un drame, qui dure et se complexifie.
- Ils persistent depuis plus de six mois.
- Ils ont des conséquences : conflits à l'école, amis perdus, sanctions, dettes, mises en danger.
- L'adolescent en souffre : honte, pleurs, promesses d'arrêter, puis rechute.
- Il ment aussi aux personnes qui l'aident.
L'étude de 2025 (Curtis, Hart et Talwar) a suivi 512 adolescents de 10 à 18 ans avec leurs parents. Les 63 jeunes au profil pathologique mentaient en moyenne 9,6 fois par jour et présentaient des déficits cliniques des fonctions exécutives : mémoire de travail, attention, contrôle de l'impulsivité. Leur profil était distinct du trouble des conduites. Deux enseignements pour les parents : ce n'est pas forcément de la délinquance en germe, et ce n'est pas forcément un choix.
L'échantillon de cette étude était enrichi en adolescents menteurs, donc non représentatif : les 12 % de profils pathologiques ne sont pas un taux en population générale.
Pourquoi il ment
Les mêmes moteurs que chez l'adulte, en plus vifs : se rendre intéressant quand on se sent transparent, éviter une humiliation, attirer l'attention d'un parent absent ou débordé, fuir une réalité pénible (harcèlement, échec, conflit familial). Chez certains, l'impulsivité : la phrase sort avant la pensée. Chercher la cause ne sert pas à trouver un coupable, mais à savoir quoi traiter : un harcèlement, une dépression, un trouble de l'attention sont plus faciles à aborder qu'un « problème de mensonge ».
Comment réagir
Ce qui aide
- Séparer l'acte de la personne : « ce que tu as dit est faux » plutôt que « tu es un menteur ».
- Rendre la vérité moins coûteuse que le mensonge : une vérité avouée doit coûter moins cher qu'un mensonge découvert. Sinon vous entraînez le mensonge.
- Ne pas nourrir le récit : ne pas relancer, ne pas applaudir, ne pas enquêter. S'intéresser à ce qu'il y a derrière (« tu avais l'air d'avoir besoin qu'on te regarde »).
- Valoriser explicitement les moments d'honnêteté, surtout quand ils sont inconfortables.
- Consulter tôt. Cinq ans de délai chez l'adulte, c'est souvent toute une adolescence perdue.
Ce qui aggrave
- L'humiliation publique, le piège (« je sais déjà, je voulais voir si tu mentirais »).
- Les punitions disproportionnées, qui rendent la vérité encore plus dangereuse.
- L'étiquette : « mythomane » dit à un enfant de 13 ans devient une identité.
- Le mensonge parental. Une revue de 2024 relie le « parenting by lying » à des issues négatives à l'âge adulte. Les enfants apprennent par modélisation.
- Le fatalisme : « il est comme ça ». Il a 14 ans. Rien n'est fixé.
Qui consulter
Le médecin traitant ou le pédiatre d'abord, pour écarter une cause organique et orienter. Puis un psychologue de l'enfant et de l'adolescent ou un pédopsychiatre. Demandez une approche qui associe l'adolescent et la famille : la prise en charge familiale est celle qui a les meilleurs retours, parce que c'est tout le système qui réagit au mensonge. En France, les Centres médico-psychologiques (CMP) et les Maisons des adolescents sont gratuits ; les délais sont longs, il faut s'inscrire tôt. Le parcours de soin donne les dispositifs par pays.
Un bilan neuropsychologique peut être utile si l'impulsivité et l'attention sont au premier plan : un trouble de l'attention passé inaperçu explique parfois une partie du tableau.
Pour aller plus loin
Sources
- Curtis D. A., Hart C. L., Talwar V. (2025). Executive Functioning and Pathological Lying in Adolescence. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment.
- Université McGill (2026). Pathological lying in teens associated with executive function deficits.
- Thérapie familiale (2014). Prise en charge familiale d'un adolescent mythomane. ScienceDirect.
- Curtis D. A., Hart C. L. (2020). Pathological Lying: Theoretical and Empirical Support for a Diagnostic Entity. Psychiatric Research and Clinical Practice.
- StatPearls (2024). Pseudologia Fantastica. NCBI Bookshelf.