Pourquoi ment-il ? Les causes de la mythomanie
Il n'y a pas une cause mais plusieurs pistes qui se recoupent. Aucune n'explique tout, et aucune ne justifie rien. Mais comprendre change la manière de réagir.
Ce que la personne y gagne
Commençons par la fonction, parce qu'elle éclaire tout le reste. Le mensonge pathologique sert presque toujours à tenir une image de soi supportable. Hart et Curtis identifient trois moteurs qui reviennent : un besoin excessif d'attention, une faible estime de soi, et une surestimation des bénéfices immédiats du mensonge (le soulagement, l'admiration, l'intérêt dans le regard de l'autre) par rapport à ses coûts différés. Le mensonge est une monnaie émotionnelle qui paie tout de suite et se rembourse plus tard, avec intérêts.
Les traumatismes et l'environnement
C'est la piste la plus documentée cliniquement, même si elle l'est surtout par des cas. Violence, abandon, carence affective, familles où la vérité était dangereuse ou sans valeur : l'enfant apprend que la réalité ne le protège pas, et construit un monde parallèle où il est à l'abri. Frédéric Bourdin, « le Caméléon », qui a endossé des dizaines d'identités d'enfants disparus, a grandi sans père et expliquait se faire passer pour orphelin « pour avoir une famille ». Le Complex Trauma Institute, au Royaume-Uni, considère la pseudologia fantastica comme une issue possible du trauma complexe.
Attention au raccourci : beaucoup de personnes traumatisées ne mentent pas, et certains mythomanes n'ont pas de trauma identifiable.
L'apprentissage
Le mensonge qui marche se répète. Un premier mensonge évite une punition, gagne un ami, désamorce une humiliation ; le suivant est plus facile ; au bout de quelques années, c'est une réponse automatique. Les thérapeutes parlent d'immaturité des stratégies de résolution de problèmes : là où d'autres négocient, demandent ou renoncent, le mythomane invente. Cette lecture est celle qui fonde les thérapies cognitivo-comportementales, et c'est une bonne nouvelle : ce qui a été appris peut se désapprendre.
Les fonctions exécutives
L'étude la plus récente (Curtis, Hart et Talwar, 2025) a suivi 512 adolescents de 10 à 18 ans et leurs parents. Les 63 jeunes au profil de mensonge pathologique (9,6 mensonges par jour) présentaient des déficits cliniques des fonctions exécutives : mémoire de travail, attention, impulsivité. Leur profil était distinct de celui du trouble des conduites et des traits antisociaux. Autrement dit : chez certains, mentir ressemble moins à un choix qu'à un défaut de frein. Cela plaide pour des approches qui travaillent l'impulsivité, comme l'entraînement à l'inversion d'habitude.
Le cerveau
Trois résultats, à prendre avec les précautions qui s'imposent :
- En 2005, une équipe de l'Université de Californie du Sud a comparé par IRM 12 menteurs pathologiques à des témoins : 22 à 26 % de substance blanche préfrontale en plus, et un ratio gris/blanc inférieur de 36 à 42 %. C'est le premier corrélat structurel jamais décrit. L'effectif est minuscule et la causalité indéterminée : est-ce que ce cerveau fait mentir, ou est-ce que mentir pendant vingt ans façonne ce cerveau ?
- En 1992, puis en 2025, deux cas ont associé un mensonge pathologique à une atteinte du thalamus droit. La revue de 2025 conclut à une entité « multifactorielle » impliquant les circuits préfrontaux, limbiques et thalamiques.
- Dans les 72 cas compilés en 1988, 40 % présentaient une anomalie du système nerveux central (épilepsie, traumatisme crânien, infection).
Aucune preuve d'un « gène de la mythomanie ». Aucune imagerie ne permet de diagnostiquer quoi que ce soit.
La lecture psychodynamique
Pour les cliniciens d'orientation analytique, le mensonge pathologique s'inscrit souvent dans une organisation limite de la personnalité, avec une fragilité narcissique majeure : le récit inventé maintient le contact avec la réalité et évite une désintégration psychique. Le mensonge n'est pas contre l'autre, il est pour soi. Cette lecture (L'Encéphale, 2012) n'est pas incompatible avec les précédentes ; elle en donne la version subjective.
Ce qu'on ne sait pas
Pourquoi certains adolescents menteurs deviennent des adultes mythomanes et d'autres non. Quelle part revient au tempérament, à l'environnement, à la neurologie. Si la mythomanie est une entité ou un carrefour de plusieurs troubles. Les chercheurs eux-mêmes le disent : vingt ans de travaux sérieux, c'est peu.
Pour les proches. Comprendre les causes ne vous oblige ni à excuser ni à rester. Cela vous permet surtout de cesser de prendre les mensonges pour vous : ils parlent de la personne, de son histoire et de sa peur, pas de ce que vous valez.
Pour aller plus loin
Sources
- Curtis D. A., Hart C. L. (2022). Pathological Lying: Theory, Research, and Practice. American Psychological Association.
- Curtis D. A., Hart C. L., Talwar V. (2025). Executive Functioning and Pathological Lying in Adolescence. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment.
- Université McGill (2026). Pathological lying in teens associated with executive function deficits.
- Yang Y., Raine A. et al. (2005). Prefrontal white matter in pathological liars. British Journal of Psychiatry.
- Silva et al. (2025). On the Pathophysiology of Pathological Lying. European Psychiatry.
- King B. H., Ford C. V. (1988). Pseudologia fantastica. Acta Psychiatrica Scandinavica.
- L'Encéphale (2012). Mythomanie et organisation limite. ScienceDirect.