Une brève histoire de la mythomanie
Un mot français, un concept allemand, une renaissance américaine. L'histoire du terme explique pourquoi il est à la fois partout dans le langage et nulle part dans les manuels.
1891 : Delbrück et la pseudologia phantastica
Le psychiatre allemand Anton Delbrück décrit, à partir de cinq cas, une forme de mensonge qu'il juge distincte de tout ce qu'on connaît : des récits inventés, élaborés, durables, sans bénéfice matériel évident, où le patient semble à moitié croire à sa propre fiction. Il la nomme pseudologia phantastica. Le terme est toujours utilisé en anglais et dans la littérature médicale.
1905 : Dupré invente le mot
Ernest Dupré, psychiatre à l'Infirmerie spéciale de la préfecture de police de Paris, publie La mythomanie, étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides. Il forge le mot à partir du grec (mythos, récit ; mania, folie) et définit « une tendance constitutionnelle présentée par certains sujets à altérer la vérité, à mentir, à imaginer des histoires et à imiter des états organiques anormaux ».
Dupré distingue trois formes : la mythomanie vaniteuse (fanfaronnade, mais aussi auto-accusation et simulation de maladie), la mythomanie maligne (canulars, calomnies, fausses dénonciations) et la mythomanie perverse (escrocs, séducteurs, aventuriers). Il la rattache à l'hystérie et à sa « doctrine des constitutions » : pour lui, on naît mythomane. Cette idée d'un trait constitutionnel a pesé lourd : elle a durablement rangé la mythomanie du côté du caractère, pas du soin.
1915 : Healy et la définition qui dure
Aux États-Unis, William et Mary Healy étudient les jeunes délinquants et proposent la définition la plus citée encore aujourd'hui : « une falsification entièrement disproportionnée à tout but discernable, pouvant être étendue, très compliquée, et se manifester sur des années ou toute une vie ». Ils avancent une fréquence : un délinquant juvénile sur mille.
1952 à 2013 : l'absence
Aucune édition du DSM, de la première en 1952 à la cinquième en 2013, ne retient la mythomanie comme diagnostic. Le mensonge y apparaît comme critère de la personnalité antisociale et comme élément du trouble factice. La CIM de l'OMS ne fait pas mieux. Les raisons sont multiples : le concept de Dupré était trop large, les cas publiés trop rares, et le mensonge trop universel pour qu'on sache où placer la frontière. Pendant soixante ans, la mythomanie survit dans le langage courant et dans la littérature, pas dans la clinique.
1988 : King et Ford compilent
Deux psychiatres américains rassemblent 72 cas publiés depuis Delbrück et dégagent des constantes : début moyen à 16 ans, signalement à 22 ans, hommes et femmes à égalité, anomalie du système nerveux central dans 40 % des cas. Et quatre critères : récits bâtis sur une trame de vérité ; durables ; à visée d'auto-valorisation plutôt que de profit ; reconnus comme faux à la confrontation. C'est la première base empirique sérieuse.
2005 : le débat forensique
Charles Dike, psychiatre à Yale, publie avec ses collègues « Pathological Lying Revisited » dans la revue de l'Académie américaine de psychiatrie légale. La question : un menteur pathologique est-il responsable de ses mensonges ? Peut-il témoigner ? Dike plaide pour une reconnaissance du trouble et constate qu'aucune étude n'a jamais évalué un traitement. Dans son commentaire, Don Grubin résume : « ce n'est pas le mensonge qui est anormal, c'est le menteur ». La même année, une équipe californienne publie la première imagerie cérébrale de menteurs pathologiques.
2020 : Curtis et Hart
Deux psychologues texans, Drew Curtis (Angelo State University) et Christian Hart (Texas Woman's University), publient la première étude quantitative moderne : 623 participants, 8 à 13 % de profils pathologiques, 10 mensonges par jour contre 3, début à l'adolescence, détresse élevée. Ils proposent des critères diagnostiques calqués sur le format du DSM, suivis d'une enquête auprès de 295 thérapeutes (2021), d'un livre de référence à l'American Psychological Association (2022), d'un questionnaire validé (2024) et d'une étude sur 512 adolescents (2025). En 2023, l'affaire George Santos, élu américain au CV entièrement inventé, relance le débat public, et Curtis annonce préparer le dossier de candidature formel au DSM.
Et maintenant
Le concept a 120 ans et la recherche rigoureuse, une vingtaine. La mythomanie est à un tournant : soit elle entre dans les classifications, ce qui ouvrirait la voie aux essais cliniques et aux prises en charge reconnues, soit elle reste un symptôme que chacun interprète à sa façon. Dans les deux cas, les personnes concernées et leurs proches sont là, aujourd'hui, et c'est pour eux que ce site existe.
Pour aller plus loin
Sources
- Dupré E. (1905). La mythomanie. Étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbides. Persée.
- King B. H., Ford C. V. (1988). Pseudologia fantastica. Acta Psychiatrica Scandinavica.
- Dike C. C., Baranoski M., Griffith E. E. (2005). Pathological Lying Revisited. Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law.
- Curtis D. A., Hart C. L. (2020). Pathological Lying: Theoretical and Empirical Support for a Diagnostic Entity. Psychiatric Research and Clinical Practice.
- Curtis D. A., Hart C. L. (2021). Pathological Lying: Psychotherapists' Experiences and Ability to Diagnose. American Journal of Psychotherapy.
- Curtis D. A., Hart C. L. (2022). Pathological Lying: Theory, Research, and Practice. American Psychological Association.
- Hart C. L., Curtis D. A., Terrizzi J. (2024). Pathological Lying Inventory. Current Psychology.
- CNN (2023). Is pathological lying a mental disorder? Experts push for diagnosis.