Tania Head
La mythomanie sans argent, sans crime, sans violence. Juste une place dans l'histoire des autres, occupée pendant six ans.
Un avertissement qui compte. Aucune des personnes citées ici n'a reçu, à notre connaissance, de diagnostic public de mythomanie, qui de toute façon n'existe pas officiellement. Ces cas sont étudiés parce qu'ils illustrent des mécanismes, pas parce qu'ils seraient représentatifs : la quasi-totalité des personnes concernées ne commettent ni crime ni escroquerie. Elles font du mal à leur entourage et à elles-mêmes, et c'est déjà assez.
Les faits
Alicia Esteve Head naît en 1973 à Barcelone, dans une famille aisée. À partir de 2003, sous le nom de Tania Head, elle raconte en ligne puis en public avoir survécu à l'attaque de la tour Sud du World Trade Center : elle était au 78e étage, gravement brûlée, sauvée par un homme resté célèbre, et son fiancé est mort dans la tour Nord. Elle devient l'un des visages du réseau des survivants, en prend la présidence, guide des visites de Ground Zero, rencontre des maires et des officiels.
Le 27 septembre 2007, le New York Times révèle qu'aucun élément ne tient : elle n'était pas aux États-Unis ce jour-là, l'entreprise qui l'employait ne la connaît pas, la famille du fiancé ne l'a jamais rencontrée. Elle quitte ses fonctions, ne fait aucune déclaration, et retourne en Espagne. Aucune poursuite : elle n'a rien volé.
Pourquoi c'est de la mythomanie
Tous les critères que la recherche retient sont là, et aucun de ceux de l'escroquerie.
- Aucun bénéfice matériel : elle a refusé des indemnisations auxquelles son récit lui aurait donné droit.
- Un récit élaboré, durable, qui s'est enrichi pendant des années et s'appuyait sur des faits réels (les détails de l'attaque, qu'elle connaissait par cœur).
- Un bénéfice purement identitaire : appartenir, être reconnue, avoir vécu quelque chose d'immense.
- Une trame vraie : elle avait été gravement blessée dans un accident de voiture en Espagne, quelques années plus tôt. Les cicatrices qu'elle montrait existaient.
Ce que le cas enseigne
D'abord, que le mensonge pathologique peut coexister avec un travail réel : Tania Head a vraiment aidé des survivants, organisé des rencontres, obtenu des avancées. Ses mensonges n'annulent pas ce qu'elle a fait ; ils l'empoisonnent rétrospectivement, ce qui est précisément ce que vivent les proches.
Ensuite, que le mensonge identitaire choisit souvent la souffrance plutôt que la gloire. Contrairement à l'image du mythomane vantard, beaucoup de personnes concernées s'inventent des drames, des maladies, des deuils. C'est la forme la plus difficile à confronter pour l'entourage, parce que douter d'une victime paraît indécent. C'est aussi ce qui la rend si efficace.
Enfin, que la chute ne passe pas par l'aveu. Démasquée, Tania Head s'est tue. Pas de confession, pas d'explication. C'est fréquent : le mensonge pathologique ne se termine pas en scène de vérité. Il s'effondre, et la personne disparaît.